Une image vue à la télévision en 1986 m’a fait basculer : des guérilleros karens affairés autour du cadavre immergé d’un guerrier tué dans la jungle birmane. Je ne savais rien de ce conflit, ni même de ce pays, mais j’ai su que j’irais sur place. Quelques mois plus tard, jeune journaliste à Paris, je partais en free-lance vers ce maquis oublié.
Birmanie, la guerre oubliée
De Paris à la jungle karen
Dans la poussière du royaume d’Or
En 1988, tandis que la Birmanie s’embrase et que la répression militaire fait basculer le pays, je repars clandestinement vers ses marges. Après la jungle karen, me voilà en territoire môn, aux côtés d’étudiants traqués, de guérilleros maritimes et de civils pris entre espoir, maladie et guerre. Ce récit raconte une traversée au long cours, de la poussière des camps à la mer d’Andaman, au cœur d’un royaume ancien réduit à la survie.
Les années drogue
En 1991, je quitte Paris pour Bangkok et bascule dans un autre tempo : celui des frontières, des guérillas et des réseaux. La Birmanie, devenue Myanmar, est aussi le cœur du Triangle d’Or, premier fournisseur mondial d’opium et d’héroïne. Je commence par les douanes de l’aéroport, puis je remonte la filière jusqu’aux montagnes wa et aux hommes qui règnent sur ce commerce, entre politique, armes et mise en scène. Un voyage au plus près d’une économie criminelle qui façonne des territoires entiers, et de ceux qui prétendent pouvoir l’arrêter.
Le pays légal
En 1992, j’entre enfin dans la Birmanie « officielle », celle des visas, des trains et des pagodes, après l’avoir longtemps approchée par ses maquis. À Yangon puis Mandalay, je découvre une dictature qui s’entrouvre sans desserrer l’étau : couvre-feu, propagande, prisons, corruption, peur. Je photographie aussi l’autre face du pays, éclatante et trouble, des nuits de Shwedagon au festival des nats de Taungbyone, où la transe, l’argent et les esprits offrent au peuple une parenthèse de liberté sous surveillance.
Commandos humanitaires
En 1995, je retourne en pays wa, cette fois dans le sillage de missionnaires américains. Au milieu des champs de pavot et des promesses d’agriculture de substitution, je rencontre un ancien des forces spéciales, David Eubank. Deux ans plus tard, il fonde les Free Burma Rangers : des commandos humanitaires qui franchissent la frontière, soignent et évacuent des civils traqués, sous la menace permanente de l’armée birmane. J’ai été le premier journaliste à les suivre sur le terrain.
Le scoop
En 1998, je traverse la frontière karen pour rencontrer deux jumeaux à peine sortis de l’enfance, Luther et Johnny Htoo, chefs d’une mystérieuse « God’s Army » faite d’adolescents en treillis et de croyances messianiques. Je les vois vivre, commander, jouer, prier, au milieu d’une guerre qui broie les villages. Puis, un an plus tard, leur nom surgit au cœur de Bangkok, mêlé à des prises d’otages spectaculaires. Ce chapitre raconte ce face-à-face improbable, et la mécanique qui transforme une fable de jungle en affaire mondiale.
La biographie de la Dame
En 1996, je rencontre Aung San Suu Kyi, tout juste libérée de sa résidence surveillée mais toujours prisonnière du regard de la junte. Des années plus tard, avec l’aide du Suisse Léon de Riedmatten, je me lance dans l’écriture d’une biographie fouillée de la Dame, entre archives, confidences clandestines, témoins oubliés et voyages sous surveillance. Le récit d’une enquête au long cours sur une icône déjà fissurée par l’histoire.
La révolte inachevée des moines
Je suis à Yangon depuis neuf jours quand, le 21 septembre 2007, je vois défiler sous mes fenêtres un cortège de moines bouddhistes trempés par la mousson. Ils sont jeunes, déterminés, et marchent en silence dans une ville tenue par la peur. En les suivant, appareil photo en main, je comprends que quelque chose d’exceptionnel est en train de naître. Pendant une douzaine de jours, je vais être le témoin direct d’une révolte non violente, fragile et immense, portée par ceux que la junte croyait intouchables. Une révolte que le pouvoir écrasera, mais qui laissera dans l’air de la Birmanie une trace impossible à effacer.
Un cyclone annoncé
Un cyclone nommé « jonquille », plus de 140 000 morts, un pays verrouillé par la paranoïa militaire. En mai 2008, Nargis dévaste le delta de l’Irrawaddy et met à nu la faillite morale et politique de la junte birmane. Témoignages de survivants, errances humanitaires, mensonges d’État et obstination des généraux : plongée au cœur d’une catastrophe annoncée, où la nature frappe fort et le pouvoir frappe faux.
Espoirs et désillusions
Je croyais assister à une renaissance. Festivals, élections, radios en gestation, frontières qui s’entrouvraient enfin : pendant quelques années, la Birmanie m’a donné le sentiment rare d’un pays qui respire après l’asphyxie. J’y ai travaillé, voyagé, enquêté, accompagné des projets, rencontré des chefs de guerre, des moines radicaux, des diplomates pressés et une icône devenue pouvoir. Mais au fil des espoirs sont venues les désillusions : l’armée jamais loin, les minorités sacrifiées, la tragédie rohingya, le silence de la Dame, puis la fermeture brutale de la parenthèse démocratique.
Le retour des fusils
Je retourne en Birmanie quand beaucoup ont déjà détourné le regard. Depuis le coup d’État de 2021, le pays s’est enfoncé dans une guerre civile que les bombes rendent quotidienne et le silence international, invisible. Pendant trois ans, j’ai suivi les résistances karennies, les médecins clandestins, les civils déplacés, les jeunes passés des études aux fusils.